Archive for février, 2009

Darlington Hall

27 février 2009

D’abord, il y a quelques signes avant-coureurs. Un village un peu charmant. Des routes de campagne encaissées. Et puis, le chemin qui se fait soudainement un peu plus net, encadré par deux rangées d’ormes sans feuille dans le soleil de l’hiver.

C’est en arrivant au portail que l’on devine qu’on a déniché un trésor, l’une de ces propriétés de campagne dont on pressent qu’elle se présentera ce jour-la sous son meilleur jour. Cette première impression est parfois déçue, mais samedi dernier, la lumière presque printanière faisait resplendir la pierre jaune des façades. En laissant derrière nous la voiture, nous nous sommes arrêté de parler.

C’était une grande bâtisse posée en hauteur, dominant une pièce d’eau qui reflétait un ciel bleu comme Londres n’en offre que rarement. Devant la terrasse, le grand cyprès balançait ses branches dans le vent du soir. Des arbres centenaires ont guidé nos pas jusqu’au bout du parc, d’où le regard embrasse la perspective.

Darlington HallDans les herbes hautes, nous nous sommes allongés pour quelques instants qui auront semblé durer une journée entière, et sous le chant des oiseaux, nous avons gouté a cette nostalgie d’un âge d’or révolu que la campagne anglaise conserve a jamais.

Ashes

25 février 2009

Aujourd’hui, les gens me regardent bizarrement dans le métro. Leurs regards s’appesantissent davantage que d’habitude sur moi. Ils me dévisagent d’une manière que je reconnais, gêné et fier a la fois. Sans doute est-ce du a cette tache grisâtre sur le front ? Dans l’ancienne capitale de l’Empire des Indes, il certain que le rouge est davantage a la mode.

Mais non, aujourd’hui, c’est une marque grise, sur la tête de cet inconnu qui parcourt son trajet quotidien. Du gris léger de ces cendres qu’un prêtre a déposées ce matin sur mon front, en me rappelant que tout passe et que, comme les autres, je finirai en poussière.

En poussière. En poussières de cette même argile stérile dont nous sommes tous faits, et a laquelle nous retournerons tous. Alors quelle importance, vraiment, que les bonus des traders, les excès de la veille, et la journée sans pain que je m’apprête a passer ?

Puisqu’en poussière, je retournerai. Et tous les miens avec moi. Tous dans le ressac des vagues de novembre. Tous dans l’air impalpable que le vent fouette a nos visages de falaise. Tous dans le petit cimetière de Bretagne ou le soleil du soir vient doucement déposer cette lumière sans pareille qui constitue notre unique trésor.

C’est cette lumière-la, que dans les gris nuages que je porte a mon front, j’aimerai garder en moi pour le reste du jour.

Champagne pour les uns, caviar pour les autres

22 février 2009

J’ai publié il y a peu un billet défendant les traders et expliquant que leur mode de rémunération n’était pas, selon moi, responsable de la crise financière actuelle. L’objet de ce billet était d’éclaircir les choses sur une catégorie très spécifique d’acteurs de la sphère financière, à savoir les opérateurs de marché.

Je voudrais maintenant m’intéresser à une question différente : les rémunérations astronomiques des grands patrons de banques ont-elles (partiellement) provoquées la crise actuelle ? C’est en effet ce que suggère la lecture du billet suivant sur le blog « les cordons de la bourse ». http://cordonsbourse.blogs.liberation.fr/cori/2009/02/distribution-de.html

1. Un aléa moral caractérisé ?

En effet, on apprend que les patrons banquiers, dans une manifestation de cupidité sans égale, se sont distribués des bonus (in)conséquents peu de temps avant que leur banques ne se fassent renflouer par les Etats. Ceci apparaît comme l’archétype de l’aléa moral en économie. Des personnalités aux responsabilités fortes ont échoué a percevoir les dangers d’une économie sous perfusion de crédit, au point de risquer la faillite de leurs institutions et avec elles de l’ensemble du système financier. Malgré cet échec patent, ces personnes perçoivent au titre de l’exercice fiscal 2008 des bonus se comptant en dizaines de millions de dollars.

De plus, cette attitude semble répandue a travers toute la profession (Lehman Brothers et Merrill Lynch aux USA, Barclays et RBS au Royaume Uni) a l’exception des banques françaises qui -sous la pression médiatique, il est vrai- ont vu récemment leurs dirigeants renoncer a leurs émoluments variables.

La question qui se pose donc aujourd’hui est la suivante: si ces patrons banquiers s’enrichissent immensément même si leur entreprise est au bord de la faillite, pourquoi ne prendraient-ils pas tous les risques pour bénéficier dans les bonnes années de bonus encore plus élevés ? La réponse apparaît de plus en plus clairement, même pour le financier que je suis. Je pense que ces patrons ont effectivement pris beaucoup de risques, mal gérés, dans un cocktail détonant de manque de clairvoyance, et de recherche de résultats et de bonus astronomiques.

2. Une confirmation par les faits ?

C’est ce que semblent confirmer 2 éléments. Le premier est l’audition de Richard Fuld, l’ancien patron de la banque Lehman Brothers par une commission d’enquête du Congres américain. Il souligne les aberrations de la politique de rémunération des dirigeants de Lehman. Patron de la banque, Richard Fuld était aussi le dirigeant du comité de rémunération. Vous pouvez trouver des éléments dans l’article suivant.

http://www.guardian.co.uk/business/2008/oct/06/creditcrunch.lehmanbrothers

Et notamment la citation: “Fuld’s personal remuneration totalled $480m over eight years – including payouts of $91m in 2001 and $89m in 2005.”… « You made all this money taking risks with other peoples’ money. » Se traduisant par: La rémunération totale de l’ancien patron de Lehman s’est montée a 480 millions de dollars. Un argent accumulé grâce aux risques pris avec l’argent d’autres personnes.

Le second élément est une information liée aux auditions publiques d’une commission parlementaire anglaise, qui a mis en lumière que les dirigeants de HBOS, l’une des principales banques du pays ont remercié sans ménagement le « responsable des risques » il y a 4 an, pour des opinons jugées trop précautionneuses.

http://business.timesonline.co.uk/tol/business/industry_sectors/banking_and_finance/article5712507.ece

Et notamment la citation: « Mr. Moore had told the Treasury Select Committee that he was sacked after warning HBOS chiefs that they were risking the bank’s finances.” Se traduisant par: M. Moore a confirmé a la commission d’enquête du Trésor Britannique qu’il avait été licencié après avoir alarmé les patrons de sa banque HBOS (Halifax Bank of Scotland, fusionnée depuis avec Lloyds Bank) des importants risques pour la structure financière de la banque.

3. Deux poids, deux mesures ?

Pourquoi blâmerai-je les dirigeants de banque pour un comportement au final similaire a celui des traders, alors que je dédouane ces derniers ? En effet, je prétends a l’existence d’un aléa moral pour les patrons banquiers (« prenons tous les risques et les bonus avec, l’état sauvera de toute façon les meubles »). Mais je le dénie pour les traders (alors que l’argument serait tout a fait répicable, sous la forme d’un « prenons tous les risques et les bonus avec, la banque sauvera de toute façon les meubles »). Ne serais-je pas en train de protéger mon pré-carré en faisant diversion ? Ou de me heurter a une aporie ?

Je reconnais que cette différence de traitement peut surprendre. Mais je crois pour ma part qu’il y a un saut « qualitatif » réel entre les deux attitudes, saut qui justifie la différence de jugement sur chacune des deux catégories. La raison tient évidemment au niveau de responsabilités exercé. Je pense que la responsabilité du patron est la bonne gestion de sa société. Tandis que la responsabilité du trader est le gain financier.

Si vous ne me croyez pas, suivez l’argent ! Dans la majeure partie des cas, les bonus de grands patrons sont versés sous forme d’options (indexées sur la performance de l’action a moyen terme) tandis que ceux des traders sont versés en cash (une partie immédiatement, une partie plus tardivement, sauf rupture du contrat de travail, ce qui constitue un mécanisme de protection de la banque -non pas sur la performance future du trader, mais pour sécuriser l’employé a son poste-). C’est donc que le marché reconnaît intrinsèquement que le patron doit faire ses preuves sur la durée longue, ce qui n’est pas exigé du trader.

A la limite, je veux bien reconnaitre que la culture du bonus des traders a poussé au crime parce qu’elle a été appliquée au mauvais échelon. Mais ceci ne signifie pas qu’elle soit néfaste en soi (c’est-a-dire a l’égard des traders). Cette avidité qui me parait acceptable « en bas de l’échelle » me parait inacceptable « en haut de la pyramide ». Tout simplement parce réconcilier la dichotomie entre recherche de profit et maitrise des risques est la mission même du dirigeant bancaire. Et que c’est précisément sur ce point que la plupart ont fauté.

Ce qu’il faut pour nos banques aujourd’hui, c’est une culture du « risque » bien compris. Ce qui ne signifie pas éviter toute prise de risques, dans un délire réactionnaire au sens premier du terme. Mais, au contraire renforcer leur évaluation de ces risques a la fois dans un cadre interne aux banques et dans un cadre réglementaire encore a définir par le pouvoir politique.

 

Disclosure : l’auteur de ce blog n’est pas un trader. Bien que travaillant dans l’industrie financière a Londres, son activité quotidienne n’est pas liée a des opérations similaires a celles communément comprises sous le terme générique « d’opérations de marché ».

Liquid Lunch

19 février 2009

Si vous avez travaillé en Angleterre, vous savez sans doute ce qu’est un « liquid lunch ». Si vous avez des notions d’anglais, aussi…

Le « liquid lunch », c’est souvent le déjeuner du vendredi. Plutôt que de se nourrir de l’un de ces délicieux sandwichs a base de pain complet a la sciure de bois qui a fait le succès de la chaine Prêt-a-Manger, plutôt que de déguster l’une de ces salades en plastique vert fluorescent accompagnée d’une tomate famélique, plutôt que d’engloutir l’une de ces merveilleuses soupes aux légumes inconnus dans nos contrées depuis la fin du régime de Vichy (ah, la soupe au rutabaga, quel voyage dans le temps !), pourquoi ne pas se repaitre du plat traditionnel britannique ? J’ai nommé la pinte de bière, ou, dans son équivalent féminin, la bouteille de vin blanc.

Sans avaler un morceau, l’argent du déjeuner (astucieusement mis en commun) permet a une table de 4 pimpantes anglaises de boire 4 bouteilles d’excellent vin de la communauté européenne avant de repartir au bureau. De son coté, le principe de la tournée masculine assure, sous couvert de la fraternité professionnelle, la bonne descente d’un litre et demi de Lager ou d’Ale avant de revenir a son desk ou l’on se sentira « léger, léger », puis un peu plus tard dans l’après-midi « lourd, lourd ».

Et quelle initiative rejouissante, surtout, de pouvoir commencer des le déjeuner la course au « binge drinking » (boire pour être saoul, l’un des grands bonheurs de la sociabilité anglaise) ! Avoir de l’avance sur ses amis que l’on retrouvera un peu plus tard au Pub, quelle joie ! Une idée si riche, en effet, que tout le pays commence a concourir des le coup de 13 heures. Eh oui, nous sommes ici au pays du pragmatisme. Chers lecteurs français: les 35 heures sont a la portée des Britanniques aussi, simple question d’horaires d’ouverture des Public Houses !

En attendant, je commence a me déshydrater avec tous ces billets ! Je vous prends une autre pinte ? Brune ou Blonde ?

« La Crise pour les Nuls », 3ème Partie

17 février 2009

Dans un souci d’explication, je vous propose un billet assez long (en trois parties) sur les banques d’affaires et leur mission économique, et comment la crise les a impactées.

Troisième partie: Pourquoi toutes les banques et pas seulement les banques d’affaires ont-elles semblé faire faillite ?

Certes, parce que les banquiers d’affaires ont, dans un grand moment de cupidité, jeté aux orties les règles de prudence élémentaires mais non réglementaires, ils en sont morts. Kaput. Crise de liquidité. Mais quid de nos magnifiques banques françaises ? Quid des immenses banques de dépôts a l’américaine… pourquoi vacillent-elles aussi ? Et bien, c’est un peu le même phénomène.

D’abord, parce que même ces banques dites « universelles » ont souvent opéré une activité de banque d’affaires en interne ce qui a conduit a des pertes.

Ensuite parce qu’étant des banques, elles ont prêté a des gens qui ne sont plus en mesure de rembourser (des particuliers, des entreprises, des collectivités locales. C’est la crise. C’est un cycle économique, et quand il se retourne, des emprunteurs font défaut et perdent tellement d’argent que leurs banquiers perdent de l’argent aussi. Ici, il ne faut pas y lire de responsabilité particulière, ce sont les lois de l’économie, et chercher a s’en affranchir est aussi improbable que de s’arracher a la gravité terrestre en sautant en l’air a pieds joints).

Tertio, parce que beaucoup de banques universelles ont racheté (plus ou moins sous la pression des états) des banques d’affaires au bord de l’asphyxie, creusant ainsi leur propres pertes comptables.

Et enfin, et surtout, parce que l’économie moderne est une économie ouverte, une économie de l’interdépendance. Et cette interdépendance se manifeste par le fait que de nombreuses institutions sont liées les unes aux autres.

Vous vous souvenez de Total, de la Coopérative Agricole et de château Bonus ? Et bien, toutes les banques universelles ont investi dans des produits des autres banques (le plus souvent d’affaires). Elles sont « en risque » sur ces autres banques.  Si l’une fait défaut, elles perdent toutes de l’argent. Or Lehman Brothers, en chutant, a crée la méfiance : qui sait combien telle banque va perdre ? qui sait si elle ne tombera pas elle aussi ? Et plus le doute s’installe, moins les banques se font confiance, moins elles se prêtent les unes aux autres, et plus leur propre liquidité se réduit. C’est la défiance, toutes les banques semblent sur le point de tomber, elles coupent leur couts, elles prêtent moins, entretenant ainsi la crise puisqu’elles provoquent le défaut d’entreprises non financières, dans une spirale bien identifiée.

C’est pourquoi les banques centrales injectent ce que l’on appelle des liquidités, elles disent, « ca suffit. Moi je prête a telle et telle banque. J’allège le fardeau du doute et de la défiance. »

C’est pourquoi les états garantissent les banques. L’argent n’est pas dépensé pour de vrai (il n’est réellement décaissé que dans une moindre proportion que les montants totaux qui incluent des garanties, qui sont avant tout des engagements non cash). L’objectif de ces montants est de signifier au marché, aux autres banques et aux investisseurs mondiaux, « moi structure étatique avec un risque limité, je vous garantie que ces banques ne feront pas défaut. Certes, elles perdront de l’argent, car c’est le propre d’un retournement de cycle, mais elles n’iront pas au tapis. Ayez confiance. Reprenez le cours usuel de vos prêts inter-banques».

Et, si même cela prend du temps, c’est pourtant ce qui se passe actuellement: la confiance, non pas au sujet des anticipations de croissance de l’économie, mais sur la solidité des banques restantes revient peu a peu, avec des a-coups de tension liés a des mauvaises nouvelles ponctuelles (comme au Royaume-Uni, par exemple).

Pour ceux que cela intéresse et pour conclure, l’intervention de DSK sur France Inter ce matin est d’une clarté remarquable sur le sujet de la remise en marche des banques et des économies (cela dure 10 minutes).

http://www.dailymotion.com/video/k7oXm7J4v4l2M0Xd0y

 

Au travers de ces trois billets, j’ai tenté de dresser un panorama simplificateur de la crise pour des lecteurs qui aimeraient quelques clés de compréhension. Vos commentaires sont naturellement les bienvenus, car j’ai, par souci de simplification, laissé de coté des points qui mériteraient d’être approfondis.

Sachez toutefois que mes prochains billets, a supposer qu’ils intéressent quiconque, adresseront les problématiques suivantes :

– « Henri, vous voulez sauver la rémunération des traders, quid de celle des patrons banquiers ? »

– « Henri, que voyez-vous venir, racontez-nous ce que vous distinguez dans votre boule de cristal ?»

– « Henri, selon vous, quelles seront les conséquences politiques d’une telle crise économique ? »

« La Crise pour les Nuls », 2ème Partie

16 février 2009

Dans un souci d’explication, je vous propose un billet assez long (en trois parties) sur les banques d’affaires et leur mission économique, et comment la crise les a impactées.

Deuxième partie: Mais pourquoi presque toutes les banques d’affaires ont-elles fait faillite ?

Les banques d’affaires les plus connues portent des noms bizarres comme Bear Stearns, Merrill Lynch, Lehman Brothers, Goldman Sachs… Des noms de banques en péril, voire déjà nationalisées par leur pays d’origine ! Or, l’on a vu qu’une banque d’affaires ne portait qu’une partie limitée des risques. Pourquoi diable ces banques se sont-elles donc effondrées ?

Même s’ils ont vendu des actions trop chères pour les espérances de retour et qu’ils le savaient,
Même s’ils ont revendu a des banques plus petites et moins sophistiquées des morceaux d’emprunts difficilement remboursables, et qu’ils le savaient,
Même s’ils ont spéculé sur les prix des matières premières et parié a la baisse quand d’autres acteurs économiques pariaient sur une hausse sans fin, et qu’ils savaient cette hausse intenable,
les banquiers d’affaires n’auraient dû porter qu’un seul risque, celui de réputation.
Ce risque de réputation c’était de savoir que les acheteurs d’actions Total, de dette de Château Bonus ou de céréales se diraient qu’ils ne traiteraient plus jamais avec eux, parce qu’ils étaient vraiment prêts a tout pour placer les produits de leurs clients (ce qui fait bien rire, comme si le banquier avait jamais eu la réputation d’être altruiste, enfin passons).
Pourtant malgré ce risque limité, les banques d’affaires sont au plus mal. Comment cela se fait-il ? Et bien, pour 2 raisons. La première tient dans le terme de « compte propre » et la seconde dans le terme de « contagion ».

Le « compte propre » c’est le compte de la banque d’affaires. Une banque d’affaires a du capital (des immeubles, des ordinateurs, une franchise ou une marque qui permet a ses équipes de banquiers d’affaires et de traders, de faire du business). Ce capital, elle le fait fructifier par la rémunération des opérations de marché décrites dans la première partie de ce billet. Mais elle investit aussi une partie de son capital dans les produits revendus pour le compte de ses clients. Croyant au bienfondé des produits structurés pour des tiers, les banques d’affaires ont gardé certains de leurs produits sur leur bilan. Et lorsque le retournement de cycle est arrivé, elles ont commencé a perdre de l’argent sur ces produits.

L’on me répondra que les banquiers d’affaires savaient que ces produits finiraient par faire défaut. Et que ces banquiers d’affaires ont surtout gardé ces produits risqués parce qu’ils boostaient comme jamais leur retour sur investissement, et ainsi leur bonus. L’on retombe alors sur la question de savoir si les bonus des banquiers sont responsables de la crise (et ma réponse sur cette question viendra dans un prochain billet).

J’y consens, même si c’est une relecture un peu facile de l’histoire. Ce qui est certain en revanche, c’est que tous les banquiers savaient que ces produits étaient risqués, voire très risqués. En même temps, il s’agissait précisément des produits que les investisseurs leur demandaient (par exemple les compagnies d’assurance, les fonds de pensions, qui diversifiaient leurs placements et augmentaient le retour sur investissement de leurs fonds).

Le problème, c’est que les banques d’affaires ne bénéficiaient pas de la même diversification de leurs investissements que leurs clients. Lorsque les pertes se sont matérialisées, elles ont été immenses au regard des structures en question. Et là, il nous faut pointer du doigt la double responsabilité de 2 types de personnes: les grands patrons bancaires et les régulateurs. Les patrons parce qu’ils ont clairement négligé des règles de prudence, malgré certaines évidences. Les régulateurs, parce qu’ils ont cru que les marchés financiers se réguleraient presque tout seul et qu’ils n’ont pas limité les risques pris par ces banques.

Devant ces pertes fortes, la confiance des autres banquiers a été ébranlée. C’est le phénomène de contagion. La confiance a été détruite et les autres banques, dans un jeu de massacre, en sont venues a réduire, voire couper, les lignes de crédit de leurs concurrents. C’est ce qui a jeté Lehman Brothers au tapis en octobre 2008. C’est ce que l’on appelle une crise de liquidité: « Vous avez des actifs, et des revenus, simplement vous n’avez pas assez de cash, de « liquidité » au moment ou l’on vous demande de payer.  Vous allez faire défaut, c’est la panique. Comme vous bradez vos actifs en urgence, vous en obtenez un mauvais prix, ce qui creuse encore davantage vos pertes. Cela fait boule de neige. C’est la fin, vous êtes mort ».

C’est ce double mécanisme de pertes résultant d’expositions trop concentrées et trop élevées, combinées a une contagion de la défiance, qui a mis les banques d’affaires au bord de la faillite.
Et ce sont ces faillites potentielles des banques d’affaires qui ont mis les autres banques traditionnelles ou universelles en péril, comme je vous propose de le voir dans la troisième partie de ce billet sur la crise.

« La Crise pour les Nuls », 1ère Partie

15 février 2009

Dans un souci d’explication, je vous propose un billet assez long (en trois parties) sur les banques d’affaires et leur mission économique, et comment la crise les a impactées.

Première partie: De quoi parle-t-on ? Qu’est-ce qu’une banque d’affaires ?

Une banque d’affaires, c’est avant tout une organisation en charge de monter des opérations financières pour le compte d’un client, tout en ne portant qu’une partie spécifique des risques de cette opération. Prenons quelques exemples simples.

  • Une grande entreprise comme Total veut investir dans la recherche pétrolière et renforcer sa structure financière. Elle souhaite augmenter son capital dans cette optique. Une banque d’affaires organisera cette opération (on parle alors de « structurer une opération de marché »). Cela consiste a étudier la structure de financement optimale, sonder des acheteurs potentiels d’actions Total, valider les risques juridiques associés, regarder les conditions de marchés et faire le marketing autour de l’opération (une action est un placement, donc un achat comme un autre, et n’échappe pas a des règles de « marketing » élémentaires).
  • Une grande coopérative agricole souhaite construire sur plusieurs années des nouveaux silos en Beauce pour profiter des subventions agricoles invraisemblables de la PAC. Ce sont des investissements de longue durée, mais elle connaît relativement a l’avance sa production annuelle. Pour se prémunir contre la variation du prix des céréales, la coopérative souhaite acheter un contrat d’assurance sur les prix futurs de ces céréales (on appelle cela des « contrats futurs »). Elle abandonne la possibilité de bénéficier de la hausse des prix, mais se prémunit contre la baisse, ce qui lui permet d’être certaine de pouvoir finaliser l’investissement dans le calendrier pluriannuel prévu. Un trader validera le « futur » en trouvant en face de la coopérative des acheteurs souhaitant assurer leurs approvisionnements sur une durée longue (Nestlé ou Danone par exemple).
  • Une entreprise de taille moyenne souhaite investir dans une nouvelle ligne de production. Ce serait château Bonus qui souhaite recourir a l’emprunt pour financer une nouvelle ligne de mise en bouteille de Grand Vin de Bordeaux pour sa clientèle de traders. La banque d’affaires organisera un sondage des banques traditionnelles souhaitant nouer ou renforcer leurs relations avec Château Bonus. Elle négociera la documentation juridique de l’emprunt (montant, durée, échéancier, marge ou prix, suretés ou garanties sur le capital de la société).

Dans ces 3 cas, la banque d’affaires structure l’opération et porte un risque. Ce risque n’est pas celui de voir Total dépenser l’argent sans trouver de pétrole, de voir la coopérative perdre de l’argent parce qu’elle s’est engagée des mois avant a vendre a un prix inférieur au prix de marché ou de voir Château Bonus produire de la piquette et perdre sa clientèle de traders exigeants. Le risque porté par la banque d’affaires, c’est d’abord de ne pas pouvoir placer a des investisseurs les actions Total, de ne pas trouver des acheteurs de céréales a long terme ou de ne pas pouvoir replacer auprès de créditeurs la dette de Château Bonus (notons ici que la banque d’affaires diffère de la banque classique en ce que cette dernière gardera le prêt a son client sur son bilan).

La compétence déployée dans la structuration de l’opération d’une part et le risque décrit a l’instant d’autre part méritent rémunération. C’est comme cela que les banques d’affaires perdent ou gagnent de l’argent. Dans notre premier exemple, elles en perdraient si elles s’étaient engagées auprès de Total a vendre des actions a 100 euros, mais qu’en fait, il n’y a d’acheteurs qu’a 90 euros. Elles auraient alors manqué leur analyse du marché, et perdraient de l’argent de ce fait.

On le voit bien, il s’agit ici d’une expertise spécifique, essentiellement une expertise technique et de marché (structuration, documentation juridique, placement). On le voit aussi, les risques de type opérationnels sont portés par d’autres acteurs économiques que la banque d’affaires. Même si parfois, ils sont eux-mêmes de nature financière. Par exemple :

  • Le risque d’un mauvais investissement : Total cherche du pétrole mais n’en trouve pas. L’action Total baisse : l’argent a été dépensé, sans retour financier, c’est un mauvais placement pour les nouveaux actionnaires.
  • Le risque de marché : la coopérative pensait faire une bonne affaire en fixant le prix de sa production a l’avance, mais la récolte en Ukraine est mauvaise, les prix flambent et pourtant la coopérative n’a pas moyen d’en bénéficier.
  • Le risque de crédit : les banquiers pensaient que Château Bonus vendrait son vin, mais ce n’est pas le cas car il est trop rapeux. La société fait défaut, et ne rembourse pas l’emprunt souscrit.

Pour résumer, et même si cela peut parait choquant, savoir si le placement ou le produit était bon en soi, ce n’est pas vraiment le problème des banquiers d’affaires ! C’est celui de leurs clients, qu’ils soient industriels, gérants de fonds/épargnants ou banquiers traditionnels ! Deux métiers différents – deux responsabilités différentes.  Nommer, c’est reconnaître et comprendre. Saisir cette différence de métiers et de risques, c’est le but de la première partie de ce billet.