Archive for mars, 2009

Querelle byzantine

31 mars 2009

Il y a dix jours, j’ai eu la chance de visiter l’exposition temporaire sur Byzance a la Royal Academy of Arts.
http://www.royalacademy.org.uk/exhibitions/byzantium/

Une chance, car l’exposition se terminait le même weekend, et les objets qui s’y trouvaient étaient fascinants, notamment les splendides icônes en provenance du Monastère Saint Catherine, présence ininterrompue du monachisme occidental en Sinaï depuis près de quinze siècles.
Pourtant, en parcourant les marches qui me conduisaient hors du musée, je ne pouvais m’empêcher de trouver un goût d’inachevé a cette exposition. Assez curieusement, c’est aussi l’impression que j’avais retirée de récentes expositions, comme celle sur Hadrien au British Museum ou sur Van Dyck au Musée Jacquemart André. Pourquoi donc ?

Parce que je sors de ces expositions en n’ayant rien appris ou presque. La beauté d’une icône éthérée, d’un buste d’Hadrien aux évidentes influences grecques ou d’un magnifique portrait de cour par Van Dyck est certes frappante… mais elle est évanescente ! C’est une beauté instantanée parce que, dans ces grandes expositions, l’on apprend plus rien qui permette de la fixer dans sa mémoire.

De plus en plus, quand je parcours les musées je me rends compte qu’ils ont perdu leur visée éducative au profit d’une visée émotionnelle. C’est l’objet, dans sa beauté brute ou sa survie incroyable au travers des âges, qui est mis en valeur. En revanche, l’on ne nous dit presque plus rien de son contexte historique, de son utilité sociale ou de sa technique elle-même. On le voit parfaitement dans le parti pris du « parcours thématique », comme dans les salles égyptiennes du Louvre qui concentrent des objets distants de plusieurs millénaires dans la même pièce. Même si ces objets correspondent entre eux, comment nous introduire dans leur dialogue sans faire surgir leur histoire ?

Pour Byzance, les quelques repères historiques se concentraient dans la première salle, sous forme de quelques cartes sommaires et d’une chronologie beaucoup trop détaillée. Pour une civilisation s’étendant sur plus d’un millénaire, nulle part ou presque l’on ne donnait au visiteur des repères pour rappeler ce qui était venu avant (l’Empire Romain), ce se passait en Occident (moyen-âge) ou en Orient (poussée de l’Islam), ou ce qui venait ensuite (la « Sublime Porte »). Nulle part, l’on expliquait la puissance et le déclin de son emprise sur la Méditerranée orientale.

Par jeu, je demandai le lendemain a une amie (relativement cultivée par ailleurs) ce qu’elle avait retenue de cette exposition qu’elle avait parcourue plus d’un mois avant moi. Elle me citait quelques objets. Je lui demandai la date de fondation de l’auguste cité. Mystère ! Elle me donnait la date de fondation par Constantin avec cinq siècles d’écart. Je lui demandai la date du sac de la ville par les Vénitiens. Mutisme ! Si une personne cultivée comme cette amie, connaissant bien quelques repères historiques majeurs, n’a rien retenu d’une telle exposition, qu’en est-il des foules qui s’y pressent ?

Je sais bien que je suis un jeune « vieux con », mais je crois qu’un musée a pour vocation d’instruire ses visiteurs. De leur offrir une vision du monde, une vision de l’histoire dans sa complexité. Pourtant, il me semble de plus en plus que ces immenses expositions trahissent cette vocation didactique, en sacrifiant l’objectif d’éducation des visiteurs a des objectifs de fréquentation de visiteurs.

Ce n’est peut-être qu’une querelle byzantine en ces temps de crise, mais il me semble urgent de nous souvenir que l’on ne saurait comprendre notre turbulent présent sans connaître, et reconnaître en lui, notre sombre et brillant passé.

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Keep warm during the crunch… Burn a banker !

27 mars 2009

Pas une journée ces derniers temps sans que l’on tombe a bras raccourcis sur les professions financières. Il faut lire les commentaires haineux (et non modérés, cela va de soi) que l’on retrouve partout sur le web. Les trois journaux de référence en France se retrouvent dans le même silence réprobateur. Alors, en face de l’emballement mimétique qui condamne les banquiers, on ne peut faire qu’une chose.

Respirer un grand coup, puis réfléchir.
http://www.lefigaro.fr/societes/2009/03/27/04015-20090327ARTFIG00272–.php
http://www.lemonde.fr/economie/reactions/2009/03/26/natixis-a-verse-90-millions-d-euros-de-primes-a-ses-traders_1173130_3234.html
http://www.liberation.fr/economie/0101558393-90-millions-d-euros-de-bonus-pour-les-traders-de-natixis

De quoi s’agit-il ? De primes, versées a des personnes travaillant dans le secteur de la finance. De combien parlons-nous ? Chez Natixis, de 70 millions d’euros pour 3,000 personnes. Soit en moyenne, 23,333 euros par personne (bruts), soit environ 2,000 euros (brut) par mois. Cette somme par personne est-elle conséquente ? Elle représente environ un tiers du salaire moyen français des cadres (source : INSEE).
http://www.journaldunet.com/management/repere/salaires_france.shtml

Je sais bien que cela peut surprendre, mais croyons-nous vraiment qu’il est indécent pour un cadre financier de gagner disons trois fois le salaire moyen français ? Croyons-nous vraiment qu’il est indécent pour un cadre financier de gagner disons 1,3x fois plus que le salaire moyen d’un cadre français ?
Est-ce si choquant ? On pourra me répondre que oui en période de crise. Mais la bonne foi tendrait a trouver, que non, après tout, que l’écart-type entre le salaire moyen et le salaire d’un cadre financier ne soit que de 2 fois n’est peut-être pas si extravagant.

Seulement voila, pour justifier l’indignation, il y a derrière tous ces articles l’idée que ce sont les financiers qui sont les premiers et les seuls responsables de la crise. Et sur ce point, il faut reconnaître que pas un journaliste, pas un homme politique, et bien peu de blogueurs vont prendre la parole pour rétablir la vérité et les responsabilités des uns et des autres. Alors, je pose les questions suivantes :

Est-il si certain que ce sont les traders, banquiers et financiers qui sont les premiers responsables de la politique monétaire laxiste aux USA et en Europe ?
Est-il si certain que ce sont les traders, banquiers et financiers qui ont décidé d’abaisser les critères d’accession a la propriété aux USA au cours des années 1990 ?
Est-il si certain que ce sont les traders, banquiers et financiers qui ont signé les emprunts immobiliers a la place de millions de particuliers pour acquérir des biens immobiliers partout sur la planète a des prix historiquement surévalués ?
Est-il si certain que ce sont les traders, banquiers et financiers qui ont qui récemment décidé de réduire toute consommation de biens provoquant une contraction de l’économie mondiale ?
Est-il si certain que ce sont les traders, banquiers et financiers qui virent au quotidien des travailleurs de grandes et petites entreprises ?
Est-il si certain que ce sont les traders, banquiers et financiers qui ont dépensé sans compter et mis les finances publiques des grands états dans une situation telle qu’ils sont incapables de faire des plans de relance ?
Bref, est-il ABSOLUMENT certain que sont les traders, banquiers et financiers qui par leur structure de rémunération et leur activité même ont provoqué la crise que nous subissons tous aujourd’hui ?

Si vous croyez pouvoir répondre oui a chacune de ces questions, sans doute leur lancerez-vous la première pierre.
Pour le reste, je ne pense pas que nous nous grandissions a vouloir trouver un bouc-émissaire unique a cette crise, pour le mettre a mort, fut-ce symboliquement (et même si beaucoup de commentaires en appellent a une action réelle).
Le scandale que tout le monde appelle de ses vœux, n’est peut-être tant dans les bonus que dans le lynchage médiatique que nous percevons aujourd’hui sous nos yeux…

Au Club

27 mars 2009

On y entre a la dérobée, ravi de quitter l’une de ces artères crasseuses du West End, embouteillée de voitures et de touristes, et sur laquelle votre cab a tant peiné a se faufiler. A peine le seuil franchi, et le portier salué, on respire. Car la grisaille de la ville est restée dehors tandis que l’on rentrait chez soi. « Chez soi »… c’est vite dit. Disons plutôt, ou disons mieux, « entre soi ». Car c’est au Club que nous allons aujourd’hui, dans le dernier bastion d’une société de classe qui ne dit plus son nom.

Passée la porte du Hall, la première pièce se targue de proportions majestueuses sans être grandioses. Les canapés de cuir, plus ou moins défoncés, et les tableaux d’officiers en grand uniforme nous rappellent la vocation militaire de l’endroit. La Reine elle-même, dans un grand cadre placé a l’entrée, sourit a celui qui vient partager le fardeau de sa journée de labeur avec ses semblables.

D’une démarche dignifiée par toute la tradition du lieu, l’on parcourt les marches du grand escalier, tapissé de souvenirs pris sur l’ennemi, le plus souvent français… qui vouliez-vous que la Perfide Albion combattît ?
Dans le bar, les conversations sont tamisées de cet accent inimitable pour un continental. La mélopée des intonations nous plonge presque aussitôt comme dans un rêve. Est-ce que nous ne serions pas revenus dans le temps ? Comment ce vieux Bertie Wooster se porte-t-il aujourd’hui ? Et n’est-ce pas Evelyn Waugh que nous voyons la-bas dans son fauteuil, tirant sur son cigare ?

Et comme le temps passe avec la lenteur d’un défilé militaire britannique, nous reprenons sans hâte notre conversation interrompue la veille, entre les meubles d’acajou qui luisent doucement dans le soir.
Et comme la hauteur sous plafond assure l’élévation de l’esprit, nous nous prenons a songer a cette Angleterre éternelle, dont le coeur continue de battre, bien au chaud, bien cosy, dans l’un de ces vaisseaux de pierre du quartier de St James.

News Flash: les chaises musicales s’arrêtent !

25 mars 2009

Il y a quelque temps, j’écrivais sur ce blog que la prochaine étape de la crise frapperait sans doute les état occidentaux eux-mêmes. Cette affirmation se basait sur la constatation que le niveau de leur dette publique était difficilement soutenable sur le long terme (en partie en raison de leurs déficits structurels, en partie parce que la crise réduit leurs rentrées fiscales, en partie parce que les garanties et aides offertes dans le cadre des plans de sauvetage/relance augmentent le quantum de dette).

Je n’imaginai pas que les événements viendraient confirmer cette hypothèse aussi rapidement ! Dans le Financial Times de ce jour, on peut lire ceci “a UK government bond auction failed for the first time in seven years on Wednesday as investors refused to buy the securities because of worries over the country’s deteriorating public finances”.
Ce qui se traduit par: « Ce mercredi, une vente de bons du trésor anglais a échoué pour la première fois depuis 7 ans en raison des craintes des investisseurs au sujet de la détérioration des finances publiques anglaises ».
http://www.ft.com/cms/s/0/b347e714-1933-11de-9d34-0000779fd2ac.html
Vous pouvez trouver plus de détails sur Bloomberg:
http://www.bloomberg.com/apps/news?pid=20601109&sid=aHfDsYTPM4GI&refer=exclusive

L’important, c’est de garder en mémoire que les états sont des acteurs économiques comme les autres. Ils payent leurs fonctionnaires avec de l’argent réel, qu’il leur faut bien trouver quelque part (a savoir dans nos impôts, ou bien dans de la nouvelle dette publique). Cette dette publique est levée par adjudication. La nouvelle de ce jour, c’est que l’état anglais n’a pas réussi a lever l’argent dont il a besoin. Cela ne veut pas (encore) dire qu’il est en crise de liquidité. Il pourra ressayer dans quelques jours si les marchés sont plus favorables.

Toutefois, cela tend vers une situation identifiée depuis longtemps par tous: l’état anglais, comme tous les autres états occidentaux, dépense plus d’argent qu’il n’en gagne, et il n’est plus certain que ceux qui lui en prêtent aujourd’hui continueront a le faire encore très longtemps ! Quelle est l’étape d’après ?

Première possibilité: lever davantage d’impôts, dont je vous laisse imaginer les conséquences sur le climat social et sur le timing de la reprise.
Deuxième possibilité: augmenter les taux d’intérêt pour rendre les adjudications plus attractives, avec l’impact que l’on devine sur le financement des autres acteurs économiques privés de ressources (eux-mêmes obligés d’augmenter les taux d’intérêt payés a leur créditeurs).
Troisième possibilité: réduire les dépenses publiques (santé, police, éducation, infrastructure) avec la dégradation du tissu social et économique que l’on anticipe dans ce cas.
La dernière solution, c’est évidemment la planche a billet: imprimer des Sterling avec sa Royale Majesté dessus. La géographie financière est parfois surprenante… le Royaume-Uni est peut-être moins loin du Zimbaoué qu’il ne le croit !

Je ne doute pas un instant que cette nouvelle passera complètement inaperçue en France. Dans leur immense majorité, les français (et ne parlons pas de leur dirigeants) ne comprennent pas ces problématiques qui leur paraissent un simple jeu d’écriture…
Comme toujours la réalité est a la fois plus complexe et plus simple. Plus simple parce que ce qui se passe aujourd’hui, c’est que la musique de notre immense partie de chaises musicales est en train de s’arrêter !

Avec des amis comme ceux-là…

23 mars 2009

Une réaction a la lettre d’Alain Minc a ses amis patrons pour leur dispenser quelques conseils en cette période de crise.
http://www.lefigaro.fr/debats/2009/03/23/01005-20090323ARTFIG00239-lettre-ouverte-a-mes-amis-de-la-classe-dirigeante-.php

Avant de sonner la charge, Alain Minc prend soin de rappeler aux patrons français qu’il est leur ami. Ou plus exactement, qu’il est perçu comme leur ami. « Nul ne peut me soupçonner d’être votre ennemi : c’est plutôt le reproche inverse que je subis à longueur de colonnes dans les journaux ». On sait ce que valent les jugements médiatiques, et celui-ci ne déroge pas a la règle. Car une fois cette information précisée, la charge peut commencer… Et avec des amis comme ceux-là, qui a encore besoin d’ennemis ?

Cette tribune d’Alain Minc est une accusation en règle ! La première attaque est rude, puisqu’elle diagnostique d’emblée l’autisme du patronat et de la classe dirigeante française. « Je suis aujourd’hui inquiet pour vous car je ne comprends [pas] votre autisme. »
Cette première remarque a au moins le mérite de situer le débat: non sous un angle économique, qui pourrait conduire a une discussion rationnelle et argumentée, mais sous un angle psychologique. C’est de la perception de la crise dont nous parlons et non de sa réalité tangible. Et l’on comprend rapidement que cette optique témoigne du parti pris de l’auteur, en faveur des « opprimés » contre les « oppresseurs » !

Si la situation française n’était pas si difficile, certaines affirmations de cette tribune prêteraient a sourire tant elles sont sans fondement. Je cite:
– « Les syndicats essaient de canaliser tant bien que mal le mécontentement et donc de préserver l’ordre social. ». Même si la situation est contrastée selon les syndicats, je doute que la préservation de l’ordre social soit la priorité de tous. Etait-ce la priorité du LKP en Guadeloupe ? Constitue-t-elle vraiment l’armature de la stratégie des grands syndicats de métropole (je pense au syndicat SUD dans la grève de Saint Lazare ou aux mouvements éducatifs qui visent davantage leur propre conservation que celle de la société) ?
– « Les pouvoirs publics s’efforcent de tenir l’équilibre entre les dépenses nécessaires pour aider les plus malheureux et l’obligation de ne pas déstabiliser, au-delà du raisonnable, les règles de bonne gestion. » Est-ce bien raisonnable d’affirmer cela alors que le déficit budgétaire repart a la hausse, et que la dette publique atteint des sommets, au risque d’une pression fiscale antiéconomique dont les grands patrons sont les premiers conscients.

Au-delà de ces assertions surprenantes qui ignorent tout rôle positif des patrons dans la crise actuelle, le cœur du débat se concentre sur la part variable des rémunérations. En substance, l’interrogation est de savoir si les grands patrons, en cette période de crise, peuvent encore se distribuer des rémunérations colossales au regard du salaire moyen français. Je cite : « une lettre nuancée demandant […] non de baisser leurs rémunérations, mais de renoncer à leur part variable ».
« Passons sur les stock-options distribuées au plus bas des cours de Bourse par une banque qui doit, comme toutes ses collègues, sa survie à l’intervention publique. »

La question appellerait une discussion argumentée, qui prendrait en compte a la fois les performances globales de la société, les règles des marchés dans lesquelles elle opère pour ne pas risquer la perte de certains de ses talents au profit de compétiteurs et l’éventuelle intervention étatique. Entendons-nous bien, je pense pour ma part qu’il convient de limiter les rémunérations (fixe ou variable) de dirigeants d’entreprises en difficulté auquel l’état aurait accordé une aide. Mais ceci doit se faire dans un cadre juridique, qui préexiste de toute façon ! Si l’état français a choisi de ne pas prendre le contrôle de la société aidée, il est tout simplement indigent de s’étonner qu’il n’ait pas le contrôle des décisions de gestion, a savoir la rémunération des dirigeants, fixée par l’actionnaire.

Mais cette approche raisonnée est précisément celle que réfute Alain Minc. N’insultons pourtant pas son intelligence, il perçoit les implications d’une position exclusivement psychologique déconnectée des réalités économiques. « Prendre des dispositions sur les rémunérations qui seraient à terme aussi destructrices pour l’efficacité économique que la loi de 1947 sur les loyers a pu l’être, pendant des décennies, sur l’immobilier ? »

Alors, comment justifie-t-il une approche de façade ? Par le souci de maintenir la pression sociale a un niveau acceptable. « Ignorez-vous que la quête de boucs émissaires est une constante de notre histoire et que 1789 se joue en 1788 ? ». Cet avertissement en dit long sur la perception de la situation, de la peur devrions-nous dire, de certains responsables en charge des affaires de la nation depuis 30 ans.

« Mesurez-vous que le pays a les nerfs à fleur de peau, que les citoyens ont le sentiment, fût-il erroné, de subir une crise dont nous sommes tous à leurs yeux les fautifs ? ». Il y a dans cet aveu « fût-il erroné » toute la contradiction de la position d’Alain Minc.
En cédant a la peur, puisqu’il se reconnaît de lui-même « fautif », il demande tout simplement de sauver les meubles (les siens ?). Il demande de lâcher sur les apparences car il perçoit ce qu’une crise sociale aurait de dangereux pour sa propre position. En choisissant de s’adresser a ses semblables plutôt qu’a tous les français, Alain Minc introduit une division plutôt qu’une discussion. Il suggère une politique dirigée par la peur plutôt que par la raison, quand bien même la voix de cette dernière serait difficile a écouter en ces temps de crise et de manifestations (non que les décisions fussent nécessairement différentes, mais qu’elles soient prises d’une manière complètement opposée).

L’une des constante de l’actualité de ces derniers jours est l’absence de vision, de hauteur et de mesure. Cet aveuglement se manifeste aussi bien dans les excès entendus contre les propos de Benoit XVI lors de son voyage en Afrique, les reproches sur les bénéfices record de Total, ou les revendications « sociales » de gauche extrême qui gagnent chaque jour un peu plus de terrain en l’absence de contradicteur.
Puisqu’Alain Minc se positionne de lui-même comme faisant partie de la classe dirigeante française, que ne prend-il sa part de l’authentique responsabilité des élites ? Que n’explique-t-il inlassablement la réalité et la complexité du monde aux citoyens français… plutôt que céder a la peur en abandonnant ceux dont il prétend être « l’ami » ?

Skyline

20 mars 2009

barbican1Confiné dans l’atmosphère étouffante des salles de marchés, il est parfois bon de faire un break dans sa journée. L’ancienne capitale de l’Empire Britannique offre par chance un panorama incroyable en matière architecturale. Et lorsque l’on travaille dans la City, il suffit simplement de sortir de sa tour pour pouvoir admirer les principales réussites du pays.

Les grands ensembles de Barbican et de Bishopsgate en font évidemment partie, et Le Corbusier lui-même restait sans voix pour en décrire la beauté. Leur géométrie rectiligne de béton armé, conjuguée a une palette de noirs, d’anthracites et de bruns, constitue désormais la base reconnue du vocabulaire architectural des pays de l’Est.
Sur le continent, on sait peu combien les riants faubourgs de Bucarest et de Stalingrad doivent a l’« Ecole de Londres », dont les partisans ont essaimé dans tout l’ancien bloc soviétique aux plus belles heures des gouvernements travaillistes des Sixties.
Parmi les succès de ces compositions désormais classiques, on retiendra le recours extensif au modèle des dalles urbaines. C’est encore aujourd’hui l’une des inventions les plus efficaces en matière de contrôle de la criminalité. Elle se rassemble systématiquement autour des points sombres ou toute l’économie parallèle peut s’organiser.

Plus étonnant, au détour d’une ruelle de la City, il n’est pas rare de pouvoir admirer l’un des derniers champs de ruines de la seconde guerre mondiale. La City a longtemps conservé ces reliques de son passé glorieux, quand les V1 & V2 allemands tombaient aussi drus et noirs que la pluie d’automne.
Celui a l’angle de Gresham Street et de Cheapside, constitue probablement l’un des plus connus du quartier d’affaires. Affectueusement appelé « the big Johnie’s », il doit son surnom a l’explosion du 13 mai 1944, alors qu’un V1 défectueux s’était écrasé sur le site.
Réveillé de son coma éthylique par le bruit infernal, le gardien de l’immeuble, John Metcalf (connu comme « Big Johnnie »), s’en est approché. Craignant une bombe incendiaire comme celles du début du Blitz, le gardien a pris l’initiative d’arroser la carcasse du V1 de son urine pour éteindre le feu potentiel. A sa plus grande surprise, l’effet a été inverse, le détonateur ayant immédiatement bénéficié de la chaleur du liquide, ce qui a conduit au grand cratère encore visible aujourd’hui.

En perpétuelle évolution architecturale, la ville de Londres a longtemps attiré la main d’œuvre bon marché d’Europe de l’Est. Au pic du boom immobilier des années 2000, il n’était pas rare de voir de brillants chefs d’entreprise polonais se reconvertir en ouvriers du bâtiment a Londres.
Le taux de change favorable leur permettait, avec un salaire de manœuvre anglais, de faire vivre leur famille a Varsovie aussi convenablement qu’un haut fonctionnaire de la Stasi a Berlin-Est a l’apogée de la RDA…
Mais cette immigration circonstancielle s’est tarie depuis le début de la grande crise financière en 2008. Une crise qui a de fortes chances de laisser durablement son empreinte sur la Skyline de la ville européenne la plus audacieuse en matière architecturale !

Vers une nouvelle féodalité ?

16 mars 2009

Une réaction a un article du Monde daté du 2 Mars 2009 :
« La crise impose de repenser le rôle de l’entreprise, par Franck Riboud ».
http://www.lemonde.fr/opinions/article/2009/03/02/la-crise-impose-de-repenser-le-role-de-l-entreprise-par-franck-riboud_1162147_3232.html

Cet article de Franck Riboud, le PDG de Danone, me parait particulièrement intéressant parce qu’il illustre les attentes actuelles envers ce qu’il est convenu d’appeler une « entreprise citoyenne ». Une entreprise dont la finalité ultime ne serait plus seulement de rechercher le profit, mais aussi d’être un acteur a part entière dans un « double projet économique et social ».

La première partie de la tribune est relativement traditionnelle. Sa thèse sous-jacente est que c’est « du développement et du bien-être de son environnement que dépend [la] pérennité » de l’entreprise privée. Bref, « qu’il est de l’intérêt même d’une entreprise de prendre soin de son environnement économique et social ».
La seconde partie prête davantage a controverse. Danone annonce notamment vouloir « créer une entité spécifique, un fonds de dotation consacré au développement et au renforcement de notre écosystème ». Le but ultime étant d’ « ouvrir de nouvelles perspectives et [de] redonner justement du sens à l’entreprise, à son rôle dans l’économie et dans la société ».

Cette thèse de « l’entreprise citoyenne » est évidemment respectable en soi, et il est probable que la crise actuelle lui donnera une résonnance forte dans les années a venir. Toutefois, je la crois partiellement erronée et néfaste pour notre société démocratique. Et je me propose d’expliquer pourquoi dans ce billet, en la contrant de la manière suivante :
i) Une vision cynique: « un marketing efficace » ;
ii) Une vision légitimiste: « chacun son domaine » ;
iii) Une vision politique: « la société démocratique au risque de la féodalité ».

1. Une vision cynique : « un marketing efficace ».

Au risque de paraître cynique, je voudrais souligner qu’un tel positionnement « social » est avant toute chose un instrument promotionnel. Loin de moi l’idée de cibler Danone en tant que tel, puisque sa réputation est largement établie dans ce domaine depuis plusieurs années. Mais il faut souligner combien les prises de positions dites sociales d’acteurs économiques répondent a des logiques de communication. Il serait angélique de penser que l’entreprise qui investit ce créneau « social » n’en retire pas une visibilité dont la finalité ultime est avant tout financière. Il est amusant a cet égard que cette tribune émane d’un patron de grand groupe alimentaire, pour lequel la dimension de communication est naturellement clé.

Evidemment, ceci ne diminue en rien la valeur du « service rendu », ni l’impact positif de la « bonne action » (que cet impact soit social, écologique ou économique). Mais il convient d’abord les prendre pour ce qu’ils sont, a savoir une manière indirecte de faire grandir la notoriété de l’entreprise. La mode du « bio » ou du « sustainable » répond a des attentes spécifiques de consommateurs. Les exemples affluent, comme les producteurs de glaces Ben & Jerrys’s aux USA, les jus de fruits Innocent au UK, la communication d’Areva en France, et j’en passe. Au-delà de la bonne action, il n’en demeure pas moins que ce mode opératoire obéit d’abord et avant tout a une logique exclusivement économique, même si son registre d’action la déborde.

C’est en fait la possibilité même de sortir de sa sphère économique que je dénie a l’entreprise. Non que cette sortie soit inefficace, mais elle constitue en quelque sorte le point noir de sa propre vision stratégique.

2. Une vision légitimiste : « chacun son domaine ».

Première difficulté, aucun acteur économique ne possède de légitimité politique pour agir socialement, écologiquement… Qui doit décider d’une intervention d’ordre collective ? Souhaitons-nous réellement confier a des entreprises privées la gestion d’un domaine (social, écologique,…) pour compte de la collectivité ? Entendons-nous bien : il y la une différence majeure qui est de savoir qui confie la responsabilité. Ce sont deux choses différentes que l’Etat gère de lui-même un secteur dit public (le retraitement des eaux par exemple) ou par le biais d’un acteur privé (Veolia ou Suez) en le régulant; ou bien qu’il abandonne intégralement a l’initiative privée la gestion de ces problématiques.

Un exemple pour illustrer ce point. Souhaitons-nous confier a la RATP le problème des sans-abris parisiens ? Non que cette entreprise ne fasse pas de l’excellent travail sur ce sujet, mais est-ce là son rôle ? Le serait-ce encore si cette régie était privatisée ? N’y a-t-il pas ici démission de l’Etat devant sa responsabilité ? Lionel Jospin appelait en 2002 une société sans SDF. Au-delà de l’impact sur sa propre campagne, il recentrait le débat sur le rôle de l’Etat. Concevrait-on qu’un acteur privé (ou même une organisation caritative) soit intégralement en charge de ces responsabilités sociales ? Concevrait-on que la politique de rénovation de nos monuments historiques dépende exclusivement du mécénat d’entreprise ?

Seconde difficulté, qu’advient-il lorsque l’entreprise rencontre des difficultés économiques (et le taquin d’ajouter, « ce qui ne manquera pas d’arriver, puisqu’une dépense d’ordre social grève la rentabilité de l’entreprise sans certitude de retour financier ») ? Le risque le plus évident est celui de la disparition de l’initiative en question.

Un nouvel exemple illustrera mon propos. Qu’un producteur de poisson congelé s’impose un surcout en ne pêchant que des stocks renouvelables apparaît éminemment respectable. C’est aussi très efficace du point de vue de la communication (les consommateurs sont de plus en plus sensibles a cette dimension écologique de la pêche). Mais qu’arrivera-t-il si un concurrent moins scrupuleux, ou tout simplement plus efficace économiquement, met sous pression ce premier producteur de poisson ? N’est-il pas souhaitable de voir l’Etat légiférer sur ce point précis plutôt que d’abandonner a l’initiative privée une problématique qui appartient pourtant a toute la collectivité ?
Cet exemple simple est réplicable a beaucoup d’autres sujets, qu’ils soient écologique ou sociaux. Par exemple, souhaitons-nous confier l’intégralité de la négociation sociale a des acteurs privés ? Quid du rapport de force entre employés et employeurs dans ce cas ?

3. Une vision politique: « la société démocratique au risque de la féodalité ».

Poussée a son maximum, cette logique de « double action économique et sociale » conduit a ce qui inspirait le titre de mon billet. Car ici l’expression de « féodalité » m’apparaît comme la plus pertinente. Accepter de confier toute une sphère sociale ou écologique a des intervenants privés, c’est sciemment prendre le risque de dépecer l’Etat de sa propre responsabilité. C’est un retour a une société morcelée: une nouvelle féodalité, une dépendance complète de la collectivité et des individus auprès de grands groupes d’influence. Auprès de grands acteurs économiques, similaires en un sens aux Grands Féodaux du Moyen-âge, a la recherche de leur propre développement, c’est-à-dire ici de leur propre rentabilité.

Franck Riboud intitule son article « la crise impose de repenser le rôle de l’entreprise ». Je n’en suis pas surpris, il voit dans cette crise l’opportunité d’élargir comme jamais le champ de ses propres responsabilités. Je crois pour ma part que cette crise impose, plus que jamais, de repenser le rôle de l’Etat. Ultimement, ce qui est ici en question, c’est la capacité a décider par le vote, seul instrument légitime, ce que la collectivité souhaite pour son propre futur.

Derrière la logique de l’action sociale par l’entreprise se dévoile en creux la remise en question de l’Etat en tant que creuset de nos visions d’avenir (qu’elles soient de droite-libérale ou de gauche-interventionniste). « L’entreprise citoyenne » c’est le nouveau nom d’un totalitarisme possible, d’une dictature soft de l’économique qui aurait pris le pas sur le politique, d’une manière plus insidieuse que l’on ne l’aurait cru. Cette vision d’alter-économisme, ce n’est que l’autre visage de la régression politique qu’est la disparition de l’Etat, horizon indépassable de notre capacité a vivre en commun.