Archive for juin, 2009

Passe ton bac d’abord

18 juin 2009

« Y a-t-il des questions auxquelles aucune science ne répond ? ». 
Epreuve de Philosophie, Série Scientifique, Baccalauréat 2009, 18 Juin 2009.

Y a-t-il des questions auxquelles aucune science ne répond ? Puisqu’étymologiquement, la science est la fille du savoir et la mère de la connaissance (en latin la scientia dérive du verbe savoir, scire), se demander s’il y a des questions sans réponses scientifiques, revient a s’interroger s’il existe des questions pour lesquelles aucune certitude n’est possible, puisqu’aucune connaissance n’en serait compréhensible.

Définir la science et ses champs pour s’étonner de la voir restreinte, constitue la première étape spontanée de notre questionnement. Mais il conduit a percevoir que le propre de la démarche scientifique tient moins de la certitude que de l’incertitude, moins du résultat que du cheminement. Si la science est moins la découverte que le processus de dévoilement de la vérité du monde, alors la démarche scientifique offre bien davantage qu’une réponse a toutes nos questions.

In fine, la contradiction de notre interrogation d’aujourd’hui tient donc tout entière dans cette formulation: un questionnement sans réponse témoigne plus surement de la connaissance scientifique, qu’une réponse factuelle qui nous enfermerait dans le réel.

 

1. La science est le discours de la connaissance. (Une réponse cultivée a la question posée).

La science se définit avant tout comme la connaissance de faits avérés, vérifiés, théorisés. Cette science est protéiforme, elle recouvre des domaines historiques (les connaissances anthropologiques et sociales, l’établissement de dates importantes…), de sciences dites « dures » (connaissances astronomiques, physiques, chimiques…) mais aussi pratiques (géographiques, mécaniques, statistiques…). La science cherche a répondre a toutes les questions que l’homme se pose, si elles sont dans le champ du vérifiable.

C’est la science qui permet de savoir que l’on ne pourra pas changer le plomb en or, malgré des masses atomiques presque similaires. Que la marée suit l’influence gravitationnelle de la lune et non la respiration d’un monstre marin mythologique. Que ce n’est pas Vulcain en ses forges qui provoque l’éruption de l’Etna. C’est la science qui nomme le monde dans lequel l’homme évolue, et que ce dernier cherche a décrypter.

Les Incas croyaient que le soleil naissait chaque jour et mourrait chaque soir. Que Phébus en ses cendres exigeait le sacrifice, et qui plus est le sacrifice humain, pour revenir le jour d’après éclairer les Andes de ses rayons a la fois bienfaiteurs et destructeurs. La science est avant tout la réponse a ce sacrifice inutile. Parce qu’elle permet de dissocier le sacrifice humain du lever du soleil. Parce qu’elle édicte le réel, la science fait tomber le masque de l’ignorance ou de la croyance infondée. Elle fige la réalité en dissipant les ténebres des mythes.

 

Mais qu’en est-il alors des questionnements qui ne sont pas quantifiables, pas expérimentables scientifiquement parce qu’ils relèvent d’un autre ordre que le réel « mesurable ». Devons-nous conclure que la science ne peut s’exprimer ? Devons-nous reconnaître l’incapacité de la science par simple « différence d’ordre » ? Puisqu’une démarche rationnelle (et le terme exact qui s’imposerait ici est en fait celui de démarche cartésienne, du nom de celui qui édicte parmi les premiers, en son collège de la Fleche, la pensée scientifique) est sans objet, comment pourrait-elle apporter une réponse a une question qu’elle ne peut exprimer en termes scientifiques ? Ne nous faut-il pas reconnaître que sur l’existence de Dieu, la confiance de mon amante de cette nuit ou la beauté de cette « rose qui fleurit sans pourquoi », la science nous apparait comme muette…

Le scientifique lui-même suggère cette impossibilité de la science. L’astronome Hubert Reeves nous l’explique dans son ouvrage de vulgarisation « Malicorne, réflexions d’un observateur de la nature » (Malicorne étant le nom du village bourguignon de notre astronome québécois). Il raconte comment son esprit peut comprendre les miraculeuses couleurs fauves du soleil couchant, grâce aux équations de Maxwell expliquant la diffraction de la lumière dans les couches de l’atmosphère. Mais il rappelle aussi combien toute cette science est vaine pour décrire, autrement que par un automatisme biologique qui fait horreur a la liberté humaine, le sentiment de beauté et de sérénité devant un tel spectacle.

Le religieux lui-même nous suggère cette infirmité de la science. Dans sa première épitre aux Corinthiens, au chapitre 13, saint Paul ne nous rappelle-t-il pas que « lorsqu’il aurait toute la science de la terre… s’il n’a pas l’amour, il n’est rien » ? Comment la science, dans son cortège d’expérience et de statistiques, dans sa chaine de raisonnements désincarnés, dans ses dogmes et ses encyclopédies, comment la science rendrait-elle compte de cet infini impalpable, immesurable, et pour tout dire, indicible autrement que par la poésie ?

 

2. La science n’est pas tant le discours du fait, que celui du doute. (Une réponse philosophique a la question posée).

Cette aporie d’une science muette, incapable de répondre a certaines questions, repose d’abord sur l’hypothèse biaisée que les sciences, la science, parlent seulement de certitudes et de faits. Or, la manière même que la science a de croitre et grandir, contredit cette idée. Le propre de la démarche scientifique est en effet non pas la connaissance, mais la vérification. La vérification des hypothèses posées, des processus expérimentés et des conclusions formulées. C’est de la possible remise en question de ces faits, de leur réplicabilité et, pour tout dire, de leur falsifiabilité, que la science tire son fond.

Etonnamment, il apparaît ainsi que la science n’est pas le langage du certain mais de l’incertain, ni du connu mais de l’inconnu. Qu’elle porte en germe sa propre contradiction, comme incluse des l’origine dans son nom. Qu’elle est la connaissance de son imperfection avant d’être la perfection de la connaissance. Cette théorie de la remise en question permanente, informée par Karl Popper, permet de voir dans cette démarche scientifique un fondement même de la société démocratique en ce qu’elle est une société ouverte a la contradiction.

Si ce n’est plus la découverte scientifique qui fonde la science, mais la possibilité sans cesse renouvelée que cette découverte est a disposition, alors la science apparaît alors non plus comme la connaissance mais comme la méthode qui amène a sa découverte.

 

Si l’on admet que la science n’est plus une simple connaissance, mais bien davantage un processus de compréhension, alors la question de savoir s’il demeure des questions sans réponses scientifiques devient tout autre. Il y a dans l’image du sacrifice humain pour la renaissance du soleil que j’évoquai au début, une image très forte. Celle que l’ignorance, et dans le cas d’espèce l’ignorance religieuse, sacrifie l’homme a la superstition. La science est dans ce cas la délivrance de l’homme de sa propre limitation.

Toute la connaissance scientifique n’a d’autre but que d’arracher l’homme a la superstition ou, ce qui revient au même, aux préjugés. Une superstition qui n’est pas monolithique, mais qui évolue avec le temps. Nous rions des peurs millénaristes du moyen-âge, mais continuons de trembler au passage de l’an 2000. Nous moquons les danses macabres exposées dans nos musées, mais fuyons devant les premiers symptômes d’une grippe mexicaine…

Si l’on perçoit la science, les sciences, comme la clé d’un monde en perpétuel changement, alors la science est non plus la réponse factuelle, mais la méthode pour résoudre les énigmes qui se présentent toujours a nous. La science peut répondre a toutes les questions, non parce qu’elle aurait toutes les réponses. Mais plutôt parce qu’elle libère l’homme de ses propres croyances, de ce qu’il pensait savoir et qu’il ne faisait que poser pour réel sans fondements.

 

3. La science est l’humanité dans son questionnement et ses errances (Une réponse poétique a la question posée).

Mais monter la science au rang d’outil omnipotent serait s’illusionner sur l’homme même. L’efficacité scientifique ne tient pas a sa force, mais a sa faiblesse, qui est le doute systématisé. Eriger en dogme la science, c’est risquer de renverser les moyens, inverser le rapport d’une connaissance au service de l’homme. Les horreurs indicibles des expérimentations scientifiques du IIIeme Reich témoignent de la violence d’une science imposée a l’homme plutôt que révélée dans la vérité de son message.

Il n’est pas impossible, après tout, que la science soit le désenchantement du monde mais aussi une idéologie de remplacement. Dans cette optique, on perçoit bien comment réclamer une réponse factuelle, scientifique, a toutes nos questions ne serait peut-être que l’autre nom de notre retour a l’esclavage. De notre désir profond de croire que tout est quand nous sommes réduits a exister, réduits a faire advenir du sens, par tous les moyens, dans un monde pourtant absurde où le sens se dérobe autant a la mesure scientifique qu’a la tentative de rationalisation par la science.

Notre réflexion pourrait alors conclure ici sur l’abyssale dichotomie entre science et philosophie, entre science et religion, entre scientia et sapientia, et reprendre a notre compte l’idée simpliste que la science établit des faits, mais qu’elle s’avère incapable de générer des explications. Que les sciences répondent au « comment » des choses sans jamais effleurer leur « pourquoi »…

 

L’opposition de la science et du religieux, en tant qu’il traite des choses immanentes a ce monde, est un poncif bien connu. Au-delà de cette opposition convenue, et de sa résolution non moins convenue par l’échappatoire d’une différence d’ordre, la science nous apprend en réalité, par sa propre faiblesse, a voir en nous notre propre nature. Cette opposition m’apparait stérile car je crois que la science répond a toutes nos questions, mais que nous sommes souvent trop fragiles pour comprendre sa réponse.

Parce qu’elle est avant tout cheminement, la pensée scientifique nous adresse par ses réponses bien plus qu’une liste de faits, de dates ou de certitudes consignables dans un livre dont la lettre serait morte. La science nous offre au contraire son plus grand trésor, son esprit : une soif de compréhension du monde et de coïncidence de l’homme a lui-même.

Il est d’usage de définir la philosophie par l’aphorisme selon lequel « la chouette de Minerve prend son envol a la tombée de la nuit », témoignant ainsi de ce que la pensée philosophique, au sens premier terme du terme, d’amour de la sagesse, n’apparaît qu’a posteriori de la contemplation et de réflexion. Mais c’est aussi que la science a été le soleil qui nous a éclairés au plus haut du jour… « Midi, son peuple, ses lois fortes. L’oiseau plus vaste sur son erre voit l’homme libre de son ombre, à la limite de son bien » chante le poète.

C’est que la science est le discours de l’humain, et de son accouchement au monde. Il n’est pas de questions sans réponses de la part des sciences, fussent-elle une réponse de leur humble ignorance. Il y a une réponse de la science a toutes les questions, et celle-ci est parfois la simple coincidence de l’homme a son propre questionnement. Il y a une réponse des sciences a toutes nos questions, puisque la science est le cheminement par lequel nous advenons au monde des lors que nous avons décidés de le comprendre et de le faire nôtre.

 

 

Lorsque la science manque a ses propres réponses, lorsque les sciences manquent a leurs propres procédés, elles ne continuent pas moins a nous indiquer leur immense trésor: être nous-mêmes en vérité et non en croyance. C’est que la science n’est jamais que l’autre nom de cet amour pour le visage de chair d’un prochain qui nous invite a ouvrir les yeux avec lui, là où l’absence de science nous aurait conduit a ne voir qu’une idole de pierre que nous nous apprêtions a marteler pour la défigurer.

Publicités

Well’s Tavern

6 juin 2009

C’est une fois quittée la grande rue commerçante que l’on se rend compte du charme du quartier d’Hampstead. Aussitôt laissé derrière soi le bruit des voitures et des passants, on s’enfonce comme dans un village anglais égaré au cœur de Londres.
Partout sur la colline, les rues bordées de maisons anciennes en briques brunes saluent le retour a une campagne urbanisée où vécurent John Constable, Sigmund Freud ou Alfred Brendel.

A chaque coin de rue, un jardin faussement a l’abandon déploie une partie des charmes de cette nation de jardiniers et de marins. Derrière l’église anglicane, le petit cimetière laisse pousser ses herbes folles entre les tombes. Un peu plus loin, les houx taillés de Fenton House répondent en écho aux boules de lavande anglaise dont les effluves me rappellent le parfum de mon grand-père. Et dans ce refuge hors du temps, quelque part entre la station de métro et le parc, se niche l’un de mes restaurants préférés a Londres, la Wells Tavern.

Well's TavernDans l’entrée, un bouquet de pivoines roses contraste avec le gris pale appliqué sur les murs. A l’étage, toutes les pièces de ce pub gastronomique rayonnent de ces couleurs anglaises de chez Farrow & Ball.
La douceur du lieu, en léger surplomb d’un carrefour, invite a un déjeuner paisible. Les plats impeccables se succèdent, parfois étonnants pour un français, comme cette salade d’endives et de pissenlits, ou l’ineffable sauce a la menthe proposée a coté de l’agneau.

Au cœur de la ville, ébloui de la bancheur de la nappe et grisé d’un étonnant vin sicilien, on accède enfin a la sérénité. Une sérénité précieuse car si éloignée de l’euphorie et du stress parisien. Et l’on voudrait alors rester a Hampstead pour toujours, comme hors de la ville, comme en retrait sur ses hauteurs, comme sur son Aventin en Rome.