Archive for août, 2009

Culture d’entreprise

21 août 2009

Une réaction a un article de Libération daté du 20 Août 2009:
http://www.ecrans.fr/Google-BNF-le-pacte-des-sous,7913.html

Il y a de cela quelques semaines, j’ai poste un billet (ici) qui concluait sur la menace que représente selon moi l’entreprise dite « citoyenne », tant je crains de voir celle-ci se révéler sous un mauvais jour, celui d’un possible totalitarisme. Un totalitarisme économique, soft, une fois que l’Etat aurait abandonné ses droits.
Cette vision (extrême, j’en conviens) soulignait le risque de voir des acteurs privés, sous couvert d’engagements éthiques par ailleurs louables, se révéler de nouveaux grands féodaux maitrisant un espace que l’Etat, par faiblesse ou par désintérêt, leur aurait abandonné.

L’actualité m’offre aujourd’hui d’illustrer ma pensée par un exemple bien français, qui serait presque triste s’il n’était aussi cocasse. Il s’agit de la volte-face qui se prépare sur la numérisation du fonds de la Bibliothèque Nationale de France. Apres avoir hurlé au loup dans la bergerie devant le projet de numérisation gratuit proposé par Google en échange du référencement unique sur internet, la BNF semble aujourd’hui disposée a transiger.

Que la numérisation des œuvres de la BNF soit privée ou publique ne m’importe à vrai dire absolument pas. Et ce qui me fait réagir dans cette histoire, ce n’est évidemment pas non plus que la réaction franco-française initialement outragée tourne a la débandade quelques temps plus tard. Non, ce qui importe en réalité, c’est de se poser la question de la légitimité de cette décision diamétralement opposée a la première.

Cette décision apparaît naturellement motivée par des histoires de gros sous: numériser prend du temps et coûte un argent fou, un luxe que la République Française n’a guère l’occasion de pouvoir s’offrir en cette période de crise. A l’image de ces Partenariats Public-Privé (ces PPP que l’on voit fleurir dans tous les secteurs de la vie publique) qui ne sont plus que des cache-sexes… Les caisses sont vides et l’on prétend qu’il en est autrement en accolant le terme de public au nom d’un bien ou d’un service désormais privé.

En acceptant l’offre de Google, la BNF fait sans doute acte de bonne gestion (financière au moins. Pour ce qui est de sa dimension culturelle, je l’ignore). Et le libéral que je suis ne se plaindra surement pas de la privatisation de l’économie, fusse-t-elle celle de la culture française dont on nous a si longtemps rabâché l’exception. Mais mon point tient davantage a souligner combien le politique s’est raréfié… Où est le débat sur les priorités de notre politique culturelle (les châteaux en ruines ou les bibliothèques numériques ? les dimanches gratuits dans les musées ou les opérations Nuits Blanches ? une culture populaire ou une culture d’élite ?).

Dans un pays où le budget du ministère de la Justice est inférieur a celui de la Culture, où est le débat sur les fins et les moyens ? Sur la décision de dépenser de l’argent pour une nouvelle bibliothèque numérique au Palais Mazarin, ou pour une nouvelle souricière au Palais de Justice ? Où est le débat sur ce que nous souhaitons faire de notre argent commun, au risque de décider ensemble ce que nous pouvons nous offrir et ce que nous choisissions de ne pas nous payer.
Où est-elle cette discussion, dont j’attends autre chose que des invectives sur « qui coupe quoi », ou des propositions fumeuses pour « tout s’offrir » ? Où est-il le débat sur ce que l’Etat doit faire et sur ce qu’il choisit volontairement, et non a la sauvette, en cachette, presque honteux, de laisser a l’initiative privée, requalifiée pour l’occasion de citoyenne ou de marchande, selon le spectre politique du commentateur. Il ne s’agit pas de voir l’Etat tout faire ou ne rien faire. Il s’agit de choisir, ensemble, ce l’Etat fera et ce qu’il ne fera pas.

Cette absence de débat est illustrée par l’exemple de la BNF. Mais cette absence de politique, cette absence du politique, est criante pour tant de traits que les Français prennent pour acquis… Comment croire encore sincèrement au caractère démocratique de décisions prises sans vision de long terme, sans discussion ouverte sur des objectifs tenables, réalistes ?

En offrant a la collectivité un service ou un bien, une l’entreprise citoyenne fait certainement acte de morale au cœur d’un monde économique dont la caractéristique première est l’amoralité. Mais c’est sans doute parce que la nature a horreur du vide… Car en se développant, il m’apparait avant tout que l’entreprise citoyenne prospère sur les ruines de ce qui seulement peut tenir ensemble la société.

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