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Pour une aristocratie républicaine

6 janvier 2010

Cela fait un moment qu’un billet bien polémique me titille. Par exemple, j’ai un brouillon au titre évocateur de « Pourquoi j’emmerde l’économie réelle » que je n’ai malheureusement pas eu encore le temps d’achever… Mais la cacophonie du débat sur les quotas d’élèves boursiers en Grandes Ecoles m’offre aujourd’hui une tribune inespérée pour publier un billet auquel mon statut d’ancien élève de la meilleure classe préparatoire de France et d’une non moins prestigieuse école de commerce parisienne me donne légitimement droit.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit dans ce débat. De légitimité. Non pas celle du concours, qui fait l’objet de tant d’arguments opposés (depuis celui du mérite jusqu’à celui de l’autoreproduction de nos élites). Non, la légitimité qui est ici en jeu, la seule qui compte vraiment, c’est évidemment la légitimité de la naissance. Car imposer des quotas d’élèves boursiers (ce qui m’est intolérable et insupportable), ce serait ouvrir la porte a des jeunes gens dont la seule valeur est l’intelligence.

Or, est-ce vraiment ce que nous voulons pour notre pays ? Est-ce l’intelligence seule qui doit aujourd’hui garantir le succès aux concours ? Est-ce l’intelligence seule qui doit donner accès au meilleur système éducatif de France, et (reconnaissons-le de bonne foi) du monde ? Est-ce l’intelligence seule qui doit permettre d’évoluer professionnellement dans les hautes sphères de l’économie privée ou de l’administration publique ? Je souhaite naturellement argumenter que non, cela n’est pas souhaitable.

Bien au contraire, il est urgent de reconnaître que ce qui importe vraiment, c’est ce surplus d’éducation que seule une certaine idée de l’argent et de la tradition familiale peut offrir… Reconnaître un style de mobilier français du XVIIIe siècle, identifier un compositeur classique a quelques mesures, déclamer des alexandrins en plaçant correctement l’hémistiche, ne pas couper son pain au couteau a table, parler sans accent un français convenable… Voila la clé du succès des élites françaises a l’étranger !
Et, mieux encore, voila la clé d’une existence heureuse car elle repose ainsi sur la reconnaissance de la collectivité et la valeur de l’héritage, seuls garants de la continuité des Nations. Tandis qu’inversement, la croyance que l’intelligence seule domine le monde promeut encore davantage l’individualisme qui corrompt nos sociétés modernes.

C’est parce qu’il est bien évident que ce surplus d’éducation n’est jamais enseigné en Grandes Ecoles, qu’y faire entrer des élèves boursiers dont les seules qualifications seraient l’intelligence brute (je n’ose imaginer qu’on fasse entrer des élèves sur le simple critère des faibles revenus de leurs parents) reviendrait a briser un modèle éducatif qui définit l’esprit français même. Apres tout, la pauvreté patrimoniale ne saurait excuser l’indigence culturelle.

Je ne doute pas un instant que l’on trouvera quelques autodidactes convaincus que le succès tient d’abord au travail et a l’intelligence. Mais accepter ce fait d’exception serait nous engager sur une voie « américaine », prophétisée par Tocqueville et qui fait horreur a tout esprit bien né.
Bien sur, je ne nie pas qu’avec le temps, l’expérience, et la bonne volonté accumulée de quelques générations travailleuses (pas plus d’un siècle et demi), la descendance d’un pauvre puisse devenir un brillant représentant de l’élite de notre Nation. Mais croire que l’on puisse anticiper le résultat d’un processus séculaire par un décret de gouvernement est évidemment illusoire, et pis encore, dangereux.

Chers lecteurs, la question des quotas est au cœur de cette identité nationale dont nous parlons tant aujourd’hui… A quoi voulons-nous identifier nos élites ? Est-ce a la puissance de leur esprit ou sa finesse ?
Avant répondre trop vite et trop mal, il est urgent de nous rappeler qu’aucun surpuissant processeur d’Intel n’aura jamais l’élégance d’une commode de Riesener…

Hymne National

10 septembre 2009

Lu aujourd’hui dans Libération a l’occasion du match France-Serbie : « les choses avaient plutôt bien commencé dans la soirée avec un [stade de] Marakana pas si agressif que ça, qui a applaudi la Marseillaise ! ».
http://www.liberation.fr/sports/0101590040-les-bleus-evitent-le-crash

Je sais bien que je suis un vieux con réac malgré mon âge (encore) raisonnable, mais je n’en reviens pas que le journaliste s’étonne. Qu’il y a-t-il d’extraordinaire a applaudir l’hymne de l’équipe concurrente ? A lui témoigner un respect dû, a l’occasion d’une rencontre sportive, et donc amicale par définition ?

Evidement, cet éclat de dignité surprend puisque l’on a perdu en France jusqu’à sa notion même… Il y a quelques années, dans les tribunes officielles (qui plus est réservées au personnel du ministère de la Défense) du Défilé du 14 Juillet, l’on m’avait demandé d’une manière peu amène de me rasseoir au passage des Couleurs, sous prétexte que « l’on ne voyait plus rien ». Pour qui me prenais-je exactement a me lever au passage de notre Drapeau ?
Moins confidentiellement, notre hymne national n’est-il pas régulièrement sifflé, par nos propres concitoyens ? Les motifs ne manquent pas selon eux : un état policier, un héritage colonialiste écœurant, une société de classe qui ne dit pas son nom… Comme si une partie de la France vomissait l’autre (« Ma France a Moi » chante d’ailleurs Diam’s, dans un excès d’appropriation). Peu importe après tout que leurs motivations, qui tiennent souvent davantage de la provocation que de la conviction !

Alors que des étrangers (1) applaudissent, dans un geste de respect d’une nation amie mais concurrente sur le terrain de foot, voila qui a de quoi surprendre un journaliste ! A fortiori, un journaliste de Libération, journal qui a tant contribué a affaiblir l’image même d’une France respectueuse et respectable dans l’esprit de ses lecteurs…

Ce respect de la nation adverse, mais non adversaire, n’est-ce pas d’ailleurs l’un des exemples de cosmopolitisme que l’on reprochait récemment a Bernard Kouchner ? Le reproche de se lever pour l’hymne anglais mais de prêter moins attention a la Marseillaise (2) ? (Une conduite touchante il est vrai, tant notre hymne national est copieusement sifflé dans les pubs londoniens lors du tournoi des 6 Nations… mais enfin, passons, si l’on commence a régler notre conduite sur celle des Anglais, nous n’en sortirons pas).

Il était un temps ou la grandeur de la France était de se poser en phare des pays, non par prétention a dicter leur conduite, mais en leur offrant un modèle de civilisation a suivre. En son temps, cette vision politique a rayonné jusqu’en Europe centrale. Et l’attitude des spectateurs Serbes d’hier soir en est peut-être un écho assourdi, comme le reflet de la lumière d’un astre éloigné, que l’on perçoit encore de loin, alors que sa source s’est tarie depuis longtemps.

(1) Et des étrangers avec lesquels nous étions presque en « situation de guerre », il y a quelques années a peine, quand nos troupes patrouillaient en ex-Yougoslavie pour la force d’interposition K-FOR.
(2) Dans le livre de Pierre Péan, « le Monde selon Kouchner ». Source: http://globe.blogs.nouvelobs.com/archive/2009/02/04/kouchner-les-passages-contestables-du-livre-de-pean.html

The Fat Liver Tavern

31 juillet 2009

Poursuivant le tour de mes adresses favorites a Londres, je vais vous parler aujourd’hui d’une adresse confidentielle, pour les financiers ayant l’heur de travailler près de « Bank », la station de métro au pied de la Banque d’Angleterre. Ils ont en effet l’avantage sur leurs confrères de pouvoir déjeuner d’un menu anglais typique a la célèbre taverne du « Fat Liver » .

Fondé en 1757, ce restaurant de la City occupe les anciens taudis historiquement destinés a l’immigration huguenote fuyant le royaume de France (après la révocation de l’édit de Nantes). La taverne, dissimulée dans l’une des petites ruelles derrière la Bank of England, est aujourd’hui de l’une des toutes dernières du quartier, les autres ayant cédé devant la concurrence déloyale des grandes chaines de « prêt-a-manger » prises d’assaut par les européens exilés outre-manche.

Cette sympathique et renommée gargote rassemble au déjeuner tout ce que le quartier compte de plus typiquement anglais, pour les consommateurs comme le personnel. Les clients sont généralement accueillis par de très cockney serveuses d’âge mur, passant leurs quartiers d’été a Brighton, et arborant une coiffure blond platine que Margaret Tacher n’aurait pas reniée en son temps (« Je la connaissais avant qu’elle soit blonde ! » me racontait encore l’autre jour a mon Club, un vieux député conservateur dégouté).

L’établissement perpétue la longue tradition culinaire de la City. Les palais les moins aventureux se contenteront d’une simple « pie », sorte de sauce de viande présentée en pâté en croute. Passée au four pendant quelques heures, elle est généralement accompagnée de purée de rutabagas et de petits pois fluorescents. L’histoire retient qu’Alan Turing (créateur du code Enigma et brillant mathématicien ayant cassé le code de communication nazi), s’est volontairement donné la mort par ingestion massive de ces « green peas » (1).

Pour les voyageurs les plus aguerris, le choix est vaste, entre les saucisses au saindoux, le haddock de la Tamise a la Worcester sauce ou le Welsh Rarrebit (2) qui constituent les spécialités du lieu. On y croise de nombreux banquiers, enfermés dans leurs costumes rayés, et que la crise récente a quelque peu amaigris. Il n’est d’ailleurs pas rare, en ces temps troublés, d’assister a une rixe entre certains de ces congénères, pour obtenir la dernière portion de beurre rance, a tartiner sur un biscuit d’avoine pour accompagner le Stilton.

Toutes ces spécialités culinaires sont évidemment arrosées de bière tiède pour les plats les plus légers, de Porto pour le Stilton, ou encore de gin millésimé, pour faire passer l’inimitable odeur surannée qui se dégage des plats comme de l’ambiance de ce morceau d’Angleterre éternelle au cœur de la City.

(1) La radioactivité des aliments britanniques est une caractéristique désormais bien documentée (se référer a l’ouvrage de référence en la matière par le professeur russe Alexander Litvinenko).
(2) Sorte de tranche de pain au blé d’hiver et a la sciure de contreplaqué, servi recouvert d’une fondue de cheddar périmé.

English humour

8 juillet 2009

Aujourd’hui même commence le tournoi de Cricket des « Ashes ». Ne cherchez pas a me faire écrire quelque chose que je saurais pas. Non, moi non plus je ne comprends rien aux règles du cricket (il parait qu’elles sont faites pour ne pas être comprises des français).

Mais en tout cas, le début de ce tournoi exclusivement entre l’Angleterre et son ancienne colonie, l’Australie, a été l’occasion pour moi de prendre une bonne correction de géographie anglaise !

– Le tournoi des Ashes commence ce matin ! déclare, visiblement enthousiate, le sympathique collègue anglais en face de qui je travaille.
– Vraiment ? Pour combien de temps ? Réponds-je poliment.
– 5 jours ! Et c’est la première fois depuis sa création il y a près d’un siècle et demi que cette compétition ne se tient ni en Angleterre ni en Australie !
– Incroyable, mais où donc alors ?
– A Cardiff.

Merveilleux. L’humour britannique…
Oh pardon, je voulais dire, l’humour anglais !

Well’s Tavern

6 juin 2009

C’est une fois quittée la grande rue commerçante que l’on se rend compte du charme du quartier d’Hampstead. Aussitôt laissé derrière soi le bruit des voitures et des passants, on s’enfonce comme dans un village anglais égaré au cœur de Londres.
Partout sur la colline, les rues bordées de maisons anciennes en briques brunes saluent le retour a une campagne urbanisée où vécurent John Constable, Sigmund Freud ou Alfred Brendel.

A chaque coin de rue, un jardin faussement a l’abandon déploie une partie des charmes de cette nation de jardiniers et de marins. Derrière l’église anglicane, le petit cimetière laisse pousser ses herbes folles entre les tombes. Un peu plus loin, les houx taillés de Fenton House répondent en écho aux boules de lavande anglaise dont les effluves me rappellent le parfum de mon grand-père. Et dans ce refuge hors du temps, quelque part entre la station de métro et le parc, se niche l’un de mes restaurants préférés a Londres, la Wells Tavern.

Well's TavernDans l’entrée, un bouquet de pivoines roses contraste avec le gris pale appliqué sur les murs. A l’étage, toutes les pièces de ce pub gastronomique rayonnent de ces couleurs anglaises de chez Farrow & Ball.
La douceur du lieu, en léger surplomb d’un carrefour, invite a un déjeuner paisible. Les plats impeccables se succèdent, parfois étonnants pour un français, comme cette salade d’endives et de pissenlits, ou l’ineffable sauce a la menthe proposée a coté de l’agneau.

Au cœur de la ville, ébloui de la bancheur de la nappe et grisé d’un étonnant vin sicilien, on accède enfin a la sérénité. Une sérénité précieuse car si éloignée de l’euphorie et du stress parisien. Et l’on voudrait alors rester a Hampstead pour toujours, comme hors de la ville, comme en retrait sur ses hauteurs, comme sur son Aventin en Rome.

Campagne de France

8 mai 2009

Comme tous les ans a cette période de l’année, la trêve s’achève. L’hiver, avec son blanc manteau, n’avait connu que quelques escarmouches. Mais le printemps est là, propice au déclenchement de nouvelles hostilités.

L’on pourrait croire que ce petit quelque chose d’immensément doux que le matin nous offre au travers des rideaux de la chambre nous inciterait a la paresse… a rester au chaud, au creux du lit, au calme. Mais ce serait s’abuser, car avec la belle saison, revient le cauchemar des ultra-mondains dont je suis. Dès les premiers rayons de lumière, c’est le branle-bas ! Il est vrai que le plan de bataille est serré. A partir aux confins du pays, l’on pourrait rater la première salve dans un retard inexcusable et, bien souvent, inexcusé. J’en ai connu des amis tombés au combat parce qu’arrivés après que l’action se fût engagée…

Le premier coup de feu de chaque nouvelle bataille est donné dans le vacarme des cloches de l’église du village. C’est l’engagement, celui qui prend au tripes. Car il en faut du courage, et un courage presque physique, pour supporter sans broncher ces heures de célébrations identiques et émues a beugler sa joie que la France éternelle ait trouvé un nouveau couple pour se perpétuer. Pour entendre ces homélies tantôt indigentes et tantôt brillantes. Pour se faire violence et complimenter -une fois de plus- ces tenues bigarrées, ces chapeaux improbables et ces chaussures qui font pourtant souffrir le martyre a leur charmante propriétaire.

Il faut s’aguerrir a la manœuvre pour atteindre au but des grandes coupes d’argent ou reposent, comme des obus menaçants, les bouteilles réclamées par la foule assoiffée par la chaleur, le voyage et l’ardeur du combat. Pour torpiller proprement tous ces buffets pantagruéliques, pourtant protégés par tant d’adultes autrement plus habiles dans le feu de l’action (je m’entends encore haranguer mes troupes « rentabilisez le weekend avant tout »). Pour tolérer ces heures sans fin a la table des célibataires, sous les regards complices et bovins des autres invités en couple, pendant que d’incompréhensibles et (inter)minables discours se succèdent !

Il faut cent fois remonter au front et tenter sa chance en dansant des rocks effrénés avec deux bouteilles de champagne dans le sang et dans le bide ! Faire bonne figure auprès de la belle-mère des mariés en lui présentant pour la millième fois ses félicitations z-émues ! Et au petit matin, dans la lumière blafarde de l’aurore, s’abandonner enfin sur ses chaussures, dans la boue du pré déserté comme la morne plaine de Waterloo !

C’est la campagne de France, chers lecteurs. Une guerre longue, d’usure. Une guerre qui ne dit pas son nom, mais qui prend chaque année son lot de victimes fauchées dans la splendeur du couchant. Qui sait si, un jour, je n’aspirerai pas moi-même a tomber pour de bon a son champ d’honneur ?

Yellow custard

24 avril 2009

Tout se passait pourtant le mieux du monde dans ce charmant Pub de Chelsea. Sous les camélias en fleur, la douceur du jour avait laissé la place a une reposante fraicheur. Les banquiers d’affaires avaient enfin quitté leurs bureaux pour prendre une nouvelle pinte bien méritée. Et moi-même, je m’étais laissé aller a quelques verres de Pimm’s au concombre et aux fraises pour me remettre d’une journée bien chargée.

Avec quelques amis français, nous avions décidé de diner sur place, le restaurant accolé au Pub étant l’un des meilleurs « gastropub » d’un quartier peu avare en bonnes adresses. La terrine de sanglier et les excellentes bangers & mash (le plus haut degré de l’art culinaire anglais) étaient tout deux remarquables. Et puis, les sens sans doute fatigués par un verre de Pimm’s de trop (ces choses-la sont servies a la carafe) ou le regard distrait par les courbes généreuses de notre serveuse serbo-lituanienne, j’ai commandé sans plus d’attention un crumble aux cranberries en guise de pudding. Toujours est-il que tout s’est joué là, dans cette seconde d’inattention malheureuse…

Alors que la soirée s’achevait sous les gazouillements ravis d’anglaises doucement pintées, le crumble est arrivé sur la table. Tout de suite, il a jeté un froid. Un iceberg de farine granuleuse et vaguement rosâtre dépassait a peine d’une épaisse couche de custard… La couleur hideuse de la sauce le disputait a la consistance gélatineuse de la crème. Dans la petite salle cosy, toute boisée de sombre acajou, l’assiette jaunâtre exhalait ses relents méphitiques d’une vanille de synthèse préparée a Bangalore.

Surpris par tant de barbarie, nous nous reculâmes tous devant l’horreur de la chose, présentée a nous comme les entrailles encore tièdes d’un animal tout juste sacrifié au rite d’une Pythie absurde, saoulée de sa journée sur son tabouret de l’autre coté du bar. Quand son rire de démente s’est élevé du milieu du Pub, où les autres anglais tout absorbés a leur breuvage houblonné restaient figés dans une attitude flegmatique, je me suis souvenu combien nous sommes exilés en cette terre étrangère de l’autre coté de la Manche.